Je suis mort parce que je n'ai pas le désir,
Je n'ai pas le désir parce que je crois posséder,
Je crois posséder parce que je n'essaie pas de donner ;
Essayant de donner, on voit qu'on a rien,
Voyant qu'on a rien, on essaye de se donner,
Essayant de se donner, on voit qu'on est rien,
Voyant qu'on est rien, on désire devenir,
Désirant devenir, on vit.
René Daumal
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Les notions ontologiques de la Volonté
La volonté est ordinairement conçue comme cause libre : c’est pourquoi Descartes considérait qu’elle est en l’homme une faculté infinie ; c’est pourquoi aussi Kant pouvait dire que la volonté est la raison d’être de la liberté et la liberté la raison par laquelle la volonté est connue. Mais comment concevoir une cause libre au sein d’une nature déterminée par le principe de causalité ? Trois solutions sont possibles.
1 – Admettre que la volonté est la faculté d’un sujet qui, en tant que tel, n’appartient pas à l’ordre naturel ; Descartes fait de la volonté la propriété de la chose pensante, Kant y voit un noumène, les existentialistes (surtout Sartre) joignent tellement la volonté à la liberté du sujet qu’il refuse la schéma classique : délibérer est encore une détermination, mais quand on délibère, ce n’est qu’une justification, les jeux sont déjà fait.
2 – Admettre que l’ordre naturel n’est qu’une apparence et que l’Être véritable est volonté ; cette solution, qui a son origine chez Kant, est celle de Schopenhauer et Nietzsche.
3 – Admettre que la volonté est une cause naturelle ; cela conduit à poser qu’elle n’est pas une cause libre (Spinoza). Pour que cette dernière solution ne détruise pas la distinction du volontaire et de l’involontaire, il faudrait pouvoir expliquer comment je puis être la seule origine de certaines de mes actions, tout en étant soumis à toutes les déterminations causales de la nature.
Sylvain Auroux et Yvonne Weil
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Si la plupart des artistes contemporains sont devenus des maquilleurs de l’hérésie, des maquilleurs le plus souvent critiques d’ailleurs, c’est parce qu’ils ne peuvent, en dernière instance, mettre à mort ce qui leur donne de la “ valeur ”, ce qui les met en “ valeur ”, ils ne peuvent tuer la maladie, la fausse mort dont ils vivent.
Alain Maison n’est pas un artiste contemporain si par ce terme on entend ce qui a coutume de se médiatiser, dans une veine post-moderne un peu dénaturée, sous la forme d’une sacralisation fétichiste de la crise. Alain Maison n’est pas de ces “ chantres de la détresse culturelle ”*, de ces “ exhibitionnistes de l’aliénation ”* qui s’installent avec leur cri dans un travail séduisant et toujours-déjà désamorcé.
La démarche ne mord pas ici dans la chair morcelée du monde. Nous sommes au degré 0 du sarcasme culturel. A la fois art pour l’art et anti-art, le travail du peintre enracine ces deux extrémismes formalistes et esthétisants dans un art par la vie.
Une simple intensification de la vie, un non-art-en-vie. Non seulement l’art comme propriété nouvelle de la vie, nouvelle forme d’elle-même, nouvelle manière de bâtir et d’habiter, un art (de) circonstance, mais aussi, et en même temps, l’art comme arrachement à la vie, à ses turpitudes et à sa mort.
L’art donc à la fois comme découlant de la vie et s’y opposant, s’arrachant vie, dans un accroissement d’être et de conscience où la vie s’éprouve forme de vie en formation. Le “ par ” est de la vie à l’art. Et si “ pour ” il y a, un pour, non de célébration mais d’accélération, un pour, sans appel, sans pompe ni nostalgie, celui du peintre ici brûle sans détruire, emporte sans écraser, découvre, manifeste… sans rien affirmer, un “ pour ” dans lequel (se) dé-peindrait la vie et dont le peintre serait, non pas le canal neutre et objectif, cette idée est aussi absurde que la posture subjectiviste à laquelle elle s’oppose, mais une simple inclination (plutôt que déclinaison), un auto-effondrement, un auto-enfoncement en impression, une occasion pour la vie de s’intensifier, d’assister en atelier à sa propre émergence, à sa propre production, de (se) sentir, ou plutôt s’auto-affecter formes de vie dans la vie des formes. De là, peut-être, cette violence tellurique, à la fois franche, marquée et muette, suspendue, cette violence des traits et cette cruauté des tons qui conspirent-en-formes tout en défendant une espèce de singularité, une identité négative, d’insatisfaction, dont toute l’énergie semble venir du fait qu’elle se cherche “ elle-même ”, qu’elle ne trouve nulle forme dans laquelle se reposer.
Nulle aspiration. Une respiration plutôt, où des forces conspirent, se déchirent, s’interpénètrent en vertu d’une loi immanente indécidée qui est celle du processus de création – une “ force (de) loi ”, pour parler comme François Laruelle, dont la loi de force symbolique ne serait que la sinistre répression. Chaque touche, chaque ton apporte sa loi. Ce qui avait commencer de se stabiliser dans une loi est modifié, contrarié par une “ nouvelle ” force de loi. Chaque nouveau trait coloré modifie le tout, déséquilibre, incline… Le tout est un trou, qui, bien que délimité visuellement dans un plan et un cadre, n’en finit pas de s’échapper à lui-même et aux éléments qui le composent, n’en finit pas de s’engloutir, de glisser, de s’enfoncer en défonçant le regard.
Non pas parce qu’il serait toujours ailleurs – le tout de la vie est toujours là –, différé dans une quelconque transcendance, mais parce qu’ouvrir, en se dérobant à la maîtrise et à la domination, c’est sa manière d’être là…
D’où cet équilibre précaire qui se dégage du travail d’Alain Maison : à travers cette violence et cette douceur une chose unique cherche à se découvrir, une essence matérielle, une vie qui voudrait comme sortir de la mort qui l’enferme… Et si le peintre travaille ainsi à “ s’appauvrir ”, à s’appauvrir de sa nature, de sa connaissance et de sa mémoire, c’est pour mieux ouvrir, mieux partager ce qu’il peut y avoir d’essentiel, de révolutionnaire même, dans le simple fait de sentir, d’être “ la petite sensation ” dont parle Cézanne, la sensation qui absorbe, qui accroche en nous décrochant de tout…
Alain Maison peint pour défaire, pour dénouer, pour (se) libérer des tentations ascendantes qui nous font survoler et terrasser le monde. “ La peinture, dit-il, me permet de rester sur terre ; voilà pourquoi je n’arrêterais pas d’arrêter de peindre ”.
Ali Hmiddouch
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Mettre en question, c’est à dire dire assumer et assurer la poussée de la matière chromatique cela ne signifie pas lui opposer une réponse mais apprendre à habiter la douleur de la question qu’elle nous impose et qu’elle attend que nous formulions en et par elle.
Ni la matière chromatique, ni la pensée, ne sont ”en propre”, c’est à dire indifférentes l’une à l’autre. Parce qu’intrinsèquement de même lumière elles semblent au contraire n’avoir d’autre souci que de renouer l’une avec l’autre.
Il s’en faut de beaucoup avant que le peintre et la couleur ne commencent, l’espace d’un éclair, à balbutier la même langue. On ignore qui appelle l’autre le premier : la matière ou la pensée.
Le peintre ignore d’où part la matière et à ”quoi”, à travers lui et sous une autre forme, elle aspire.
Le peintre ne chercherait pas à éveiller la matière chromatique, à lui soutirer une âme et une lumière, si cette dernière n’avait auparavant susciter en lui un souci fondamental d’éveil.
C’est d’un accord possible entre sa liberté, son pouvoir et celui de la matière que dépend l’ouverture toujours tragique de cet espace dans lequel s’insèrent les mouvements chromatiques de l’homme arraché à son humanité de mots.
Ali Hmiddouch
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Chutes dans le seuil
Le travail du Chercheur a toujours consisté à creuser l’apparence connue trop connue des choses en la forçant à montrer “en réel” plus qu’elle ne dit uniquement “en mots” ou “en images”.
En cela il est le grand explorateur du seuil - ce non-lieu homme -, auquel, en spéléopathe de l’invisible, il (se) frotte en y efforçant sa chair.
Le seuil ne se franchit pas : dans toute demeure il n’y a qu’un seul côté et c’est celui où je me perds au moment même où je croyais me trouver.
Il ne s’agit donc pas tant de déchirer le voile, que de laisser ce dernier s’imbiber - se charger activement - de l’influx d’affect vibratoire qui le transporte et l’anime. Cette poussée impressive constitue le tissu réel, océanique, du visible. Pour le peintre les fils, hachures, traits, lignes et tâches de couleurs - qui par entrelacements et empiètements successifs composent l’étoffe charnelle de son tableau - sont des nerfs vivants directement reliés à “sa” Centrale affective “endocosmogène”.
Le Chercheur se travaille. L’équilibre mouvant, auquel convulsivement il se hisse après s’être délesté de quelques millimètres de peau extérieure, n’est à chaque fois qu’une tension en accalmie, le grand silence nuptial “qui précède et suit l’éclair (Le nu perdu. René Char)”. La matière qu’il travaille, qu’il pétrit, qu’il mord comme pour la ramener à la vie, c’est son soi le plus intime - d’autant plus intime qu’il ne le connaît pas définitivement mais en naît et en meurt chaque fois d’une vie plus sûre, s’efforçant seuil après seuil, toujours en-homme, à initialiser la morsure.
Ainsi pour remonter le courant étouffant des charges et des clauses, pour saborder à point, pour corriger et se corriger, pour témoigner, pour (s’) éclairer tel un phare aveugle sous les yeux exorbités des mers, le Chercheur se doit d’uni-versaliser “sa” conscience.
Ali Hmiddouch
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L’homme précaire
L’homme précaire n’a a priori rien à dire. Le terme de « précarité » n’ajoute ni n’enlève rien à l’homme. C’est comme dire « l’homme fini » ou « l’homme transitoire ». C’est une formule quasi tautologique. Mais même sans vouloir dire, l’homme précaire, juste là, dit quand même. Sa présence, lourde d’un monde, y suffit. Et que dit l’homme qui n’a rien à dire ? Que peut-il dire ?
D’abord, il ne semble pas se reconnaître dans cette chose qu’on lui accole. Sa prière, puisque « précaire » signifie « qui s’obtient par prière », n’est pas une prière d’attente. Ce n’est pas à lui qu’on fera croire qu’il manque de quelque chose, qu’il est privé d’un travail, d’une famille, d’une dignité. Il sait que la précarité n’est encore qu’un moyen trouvé pour le coloniser, pour l’« occuper », l’occuper à attendre, l’obliger à espérer.
Mais s’agit-il pour autant, contre l’esprit sécuritaire soucieux de s’assurer de tout, contre le culte de la performance et les catégories grossières de la raison instrumentale (croissance, rendement, travail, efficacité, développement, richesse, propriété, concurrence, rentabilité, compétitivité, utilité, besoin, réussite, intérêt, valeur…), de faire un nouvel « éloge de l’insécurité » (Watts), de l’incertitude, de la fragilité (Benasayag), de la « pauvreté » (Maître Eckhart), de la « misère » (Pascal)… ? L’incertitude, l’insécurité, le risque ne sont-elles pas elles aussi, à l’image de la « flexibilité », de la « dérégulation », de la « déréglementation » et d’autres maîtres mots de la barbarie marchande, des catégories de la rationalité libérale ? Sécurité et précarité s’opposent-t-elles vraiment ? Ne s’appellent-elles pas plutôt comme l’ombre et la lumière ?
« Mais quel est le chemin révolutionnaire ? – s’interrogeaient Gilles Deleuze et Félix Guattari dans L’anti-Œdipe – En existe- t-il un ? – Se retirer du marché mondial (…) ? Ou cela ne pourrait-il pas être d’aller dans la direction opposée ? Aller bien plus loin, c’est-à-dire dans le sens du mouvement du marché, du décodage et de la déterritorialisation ? »
L’éloge de la précarité (de la flexibilité, de la dérégulation, du décodage, de l’insécurité…) n’a évidemment rien à voir avec la justification ou la défense de la pauvreté, de l’insécurité matérielle et de la violence – violence qui soit dit en passant provient le plus souvent des rangs de l’esprit sécuritaire, lequel n’a jamais hésité à alimenter un « sentiment » d’insécurité, à aménager un climat d’inconfort psychologique, pour justifier sa police et ses politiques d’étouffement, pour rendre de plus en plus nécessaire, mais d’une nécessité toute fabriquée, la mise en camisole médiatico-techno-bureaucratique des consciences.
La régulation sécuritaire par la peur, celle qui inquiète pour mieux sécuriser, va de pair avec la sacralisation de la croissance et de la productivité comme remèdes à tous les manques. Mais quel manque ?
L’homme précaire ne manque de rien. Il chercherait même plutôt à s’appauvrir. Il n’est ni à insérer ni à développer. Il veut tout simplement sortir, sortir de l’utopie sécuritaire dans laquelle, par la force, on cherche à le faire rentrer.
Ali Hmiddouch